Si les vacances sont pas finies, elles commencent

Nouvelle de Bruno Bernier

Nouvelle publiée dans Pilote, signée Victor Estemble dans les années 1980. Merci à Marie-Ange Guillaume — c'était le premier chèque pour une œuvre de fiction.

Voilà, c'est un soir, encore à Paris. Un homme marche dans une rue tranquille. Il rentre chez lui. Et voici que devant lui apparaissent des choses mais des choses incroyables. Un flic, torse nu, règle la circulation. Là au carrefour où d'habitude s'élève une statue de Thiers, il voit un grand manège, avec tout plein de couleurs. L'homme est, très, très fatigué. Il a travaillé dur toute la sainte journée.

Il en a ras la tasse. Il pense à ses chats, quatre chats, la maman et les trois chatons. Acheter du lait, une boîte de saloperie.

C'est les vacances.

Les chats sont fous, ils grimpent sur la machine.

Ils tapent n'importe quoi. Le flic, torse nu, s'est allongé sur la voie qui de tout temps fut publique.

Le soleil, il y en a plein les vitres, plein les lunettes.

Des virgules se baladent sur des feuilles, à Paris, il y a tout plein de gendarmes, de gens, peu de gentillesse, et tu n'as jamais vu de gentiane. Si les vacances sont pas finies, t'as de la chance.

Festival de mots, le manège des mots tourne, parmi les pattes des chats. C'est beau de relaxer sec, et puis la bière, et puis le temps de penser. Les chats ont renversé ta bouteille, regarde, un rayon de ce qui reste de soleil traîne dans cette flaque humide. Tu y écrases ta cigarette. C'est les vacances, profitons-en !

Tu relis avec joie, les cent et une façons de mourir.

Et tu rigoles, c'est les vacances, c'est chouette.

En vacances, j'ai été à…, j'ai fait l'… avec des filles de toutes les…

C'est ça la vie, c'est ça qui est beau, qui vaut la peine de vivre. Les vacances, il faut les vivre intensément, il faut pouvoir les raconter pendant onze mois.

Et sa peau bronzée, et ces couchers de soleil, et ce bleu si bleu que le Danube en est blanc.

Sirotant ton demi au comptoir, tu plisses les yeux, tu prends l'air rêveur, et tu soupires :

— Mon vieux, tu peux pas savoir, tu ne pourras jamais comprendre…

Puis tu baisses les yeux, pudiquement, regardant dans ton verre mourir les dernières vagues.

Venise, Athènes, Rome, Marrakech, Djerba, t'as tout vu, t'as tout fait, le copain peut se taire.

Et la crique cachée solitaire, au milieu des collines qui descendent vers la mer, tu connais pas ?

Mais si tu connais, tu y as été, il y a trois ans, tout le monde la connaît.

Qu'elle soit près de Naples, de Corte ou de Tripoli.

Je t'aime, tu es l'être que toute ma vie durant j'ai attendu, espéré, si je ne t'avais rencontré, ma vie n'aurait pas pris ce virage…

Et oui, tu l'as dit une fois, deux fois, trois, dix, vingt, puis à toute peau bronzée qui passait.

Maintenant c'est fini.

À moins que cela ne commence.

Toi je t'aime, je suis sûr que le trou de ta chaussette ne voyage pas de ton pied droit à ton pied gauche.

Le carrefour est redevenu sombre malgré le soleil, le flic a remis sa chemise et siffle.

La statue reprend la place du manège et l'homme qui a travaillé dur toute la sainte journée ressort du magasin, il a fini de rêver.

Il est revenu.

Si c'est pas fini, ça commence.

Fin